Et maintenant ?

A l’heure d’écrire ces premières lignes de mon troisième et dernier article pour le blog d’EAPPI, une seule question me traverse l’esprit : que dire ? qu’écrire ? quels instantanés du quotidien palestinien pourrais-je montrer et quels récits des innombrables expériences humaines partagées pourrais-je narrer pour montrer la dure réalité d’une population dont les droits les plus élémentaires sont régulièrement violés par l’Etat israélien[1], dans un silence politique assourdissant, voire dans une indifférence généralisée ?

Alors que notre histoire, même récente, nous a montré et nous montre encore aujourd’hui que les élans de solidarité civile et politique envers une population soudainement en proie aux souffrances de la guerre restent possibles, pourquoi la question palestinienne semble-t-elle être oubliée, ou pire, ignorée ?

Que partager donc de mon expérience courte mais bouleversante de trois mois parmi des communautés palestiniennes vulnérables non pas pour débattre des complexes questions politiques, religieuses et sociales de cette région du monde, mais simplement pour montrer la réalité de personnes comme vous et moi et espérer générer un élan de compassion, de solidarité et de soutien pour ces personnes ?

Est-ce suffisant, émouvant ou même utile de montrer ce père de famille, ces enfants prenant la pose devant leur maison qui n’allait être plus que des gravats quelques heures après cette photographie ?

Auto-démolition d’une maison familiale à Sur Bahir. Photo: Sophie/PWS 13.02.2022

13 février 2022 : quatre accompagnateurs·trices œcuméniques d’EAPPI (EAs) se rendent à une auto-démolition à Sur Bahir, à Jerusalem-Est[2]. Les deux familles, avec quatorze personnes dont une majorité d’enfants, vivant dans cet immeuble construit sur leur propre terrain avaient reçu des Autorités israéliennes un ordre de démolir leur maison. Le délai pour ce faire étant arrivé à échéance, la police israélienne était venue la veille annoncer la destruction imminente du foyer familial.

Alors, peut-être pour éviter les lourdes amendes en cas de non-respect de la décision de démolition en force, peut-être pour éviter de dormir derrière les barreaux en cas d’impossibilité de payer ces amendes onéreuses ou peut-être aussi pour éviter la venue des bulldozers israéliens, toujours flanqués d’un cortège hostile d’officiers de police israéliens armés, ces familles avaient décidé qu’elles procéderaient elles-mêmes à la destruction de leur foyer, de ses murs, de ses chambres d’adultes et d’enfants, de son toit…de ce toit précaire qui protégeait si fragilement les têtes de leurs enfants.

13.00 heures. La démolition commence. Le bulldozer réduit en ruines, seconde après seconde, minute après minute, la vie de personnes comme vous et moi. Ces personnes qui n’ont pas d’autre toit. L’auto-démolition va durer plusieurs heures. Les EAs ne restent pas jusqu’au bout. Mais le sentiment d’injustice, d’incompréhension et d’arbitraire lui, demeure. Un terrible fait divers parmi tant d’autres.

Est-ce suffisant, émouvant ou même utile de montrer le visage terrifié de ce jeune homme en proie aux officiers de la police israélienne ?

Tensions à Sheikh Jarrah. Photo: Sophie/PWS 21.02.2022

21 février 2022, fin d’après-midi : nous sommes trois EAs à Sheikh Jarrah, quartier de Jérusalem-Est. Depuis des semaines, la situation ne cesse de s’envenimer[3]. La tension est palpable à toute heure de la journée, mais elle est à son comble à la nuit tombée. Les familles palestiniennes de la communauté menacée et vulnérable de Sheikh Jarrah sont assises devant leur maison, réchauffées en ces froides journées d’hiver par un feu de bois qu’elles sont régulièrement sommées d’éteindre : toute protestation – même silencieuse et pacifique – de ces familles déterminées à résister est perçue comme un affrontement, une marque intolérable de défiance. Chaque geste, chaque parole, chaque regard a le potentiel d’être – volontairement ou non – interprété comme une désobéissance, une provocation par les officiers israéliens ; chaque geste, chaque parole, chaque regard, aussi futile et insignifiant soit-il, a le potentiel pour faire éclater cette poudrière.

Il est peu avant 16.00 heures. Ce jeune homme atteint de trisomie 21 aurait dû se taire. Il n’avait pas le droit de chanter. Il aurait dû garder le silence. Il aurait dû baisser la tête face aux officiers de la police israélienne. Il n’avait pas le droit de les « défier ». La sanction tombe alors : l’arrestation. Les agents israéliens se précipitent sur lui. Ses cris aigus percent la grisaille de cette fin de journée du mois de février 2022, son incompréhension est manifeste, sa détresse est évidente, sa terreur visible pour tout le monde, dont nous trois EAs [4]. Un terrible fait divers parmi tant d’autres.

Est-ce suffisant, émouvant ou même utile de montrer la terrible cage érigée par le gouvernement israélien et enfermant la famille Gharib dans les murs de prison de son logement à Beit Ijza[5] ?

Maison encerclée à Beit Ijza. Photo: Sophie/PWS 14.03.2022

14 mars 2022, fin de matinée : nous sommes trois EAs à nous y rendre, guidés par un contact local qui va une fois de plus nous ouvrir les yeux, les yeux de nous étrangers, si privilégiés, si naïfs quant à l’inhumaine réalité de personnes comme vous et moi. Nous progressons lentement, comme paralysés dans un silence horrifié, autour de ce foyer qui est devenu, petit à petit, une prison à ciel ouvert encerclant et enfermant père, mère et enfants. Ce n’est pas que ce vertigineux grillage qui se dresse, menaçant, tout autour de leur maison ; ce sont aussi les cerbères électroniques de la police israélienne qui scrutent leurs moindres allées et venues ; c’est aussi ce portail en fer massif qui peut être fermé en tout temps par cette même force israélienne de « sécurité » ; ce sont ces colons israéliens qui ont fait barricader leurs voisins palestiniens, de simples personnes comme vous et moi. Un terrible fait divers parmi tant d’autres.

A l’heure désormais d’écrire ces dernières lignes de mon troisième et dernier article pour le blog d’EAPPI, je me demande encore si et comment je peux aider à changer la vie de ces personnes comme vous et moi ; je me demande si je peux, ne serait-ce qu’espérer générer un élan de compassion, de solidarité et de soutien pour ces personnes ? La réponse m’effraie et je crains que ce doute ne me mène à un fatalisme quasi-inavouable, pour moi qui avais quelques mois plus tôt entrepris cette expédition alors pleine d’enthousiasme et d’espoir.

Alors, plutôt que d’espérer tout changer, je m’accroche aux paroles si touchantes et modestes d’un habitant du camp de réfugié.e.s de Shu’fat qui nous a priés, nous EAs, lors de notre dernière rencontre avant le retour à nos sources : « Ne nous oubliez pas. Dites à vos familles, vos amis, vos collègues ce que vous avez vu ici. Dites-leur que nous sommes comme vous et que nous voulons simplement vivre avec nos familles en paix et que nos droits les plus élémentaires soient respectés ».

Alors peut-être que je ne pourrai pas tout changer, peut-être que je ne pourrai pas générer un élan de compassion, de solidarité et de soutien pour ces personnes comme vous et moi. Mais je n’oublierai pas. Je n’oublierai pas ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu, ce que j’ai ressenti et vécu pendant ces trois mois bouleversants. Je n’oublierai pas ces personnes si chaleureuses et accueillantes, si profondément humaines et dignes malgré l’injustice quotidienne qui est la leur, ces personnes avec lesquelles je n’ai partagé ne serait-ce que quelques instants.

Et peut-être qu’un jour, ma voix, que je sens pourtant si discrète parmi les incessants tumultes de notre monde, pourra simplement, ne serait-ce que montrer la réalité de ces personnes comme vous et moi pour espérer générer un élan de compassion, de solidarité et de soutien, si modeste soit-il, pour le peuple palestinien.

Sophie, Jérusalem-Est


[1] cf. not. la base de données des résolutions des organes de l’ONU sur la question de la Palestine, adoptées par le Conseil de Sécurité, l’Assemblée Générale ou le Conseil des droits de l’homme sous https://www.un.org/unispal/document-source/human-rights-council/

[2] L’auto-démolition ou « self demolition » consiste en la destruction physique d’une maison non pas par les Autorités israéliennes mais par les propriétaires palestiniens pour divers motifs.

[3] Cf. pour un état de situation au 14 février 2022 : https://www.swissinfo.ch/eng/israeli-lawmaker-opens-office-in-disputed-east-jerusalem-area/47347418 ;

[4] Ce n’est que l’intervention ferme et désespérée de son oncle qui le sauva de la détention.

[5] Cf. not. le reportage de la BBC comprenant une vidéo du journaliste rendant visite à la famille https://www.bbc.com/news/av/world-middle-east-51492974

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