Le temps : nouvelle bataille

Un mur ; des checkpoints ; un système routier incompréhensible ; une foison de permis ; des procédures interminables, et une bureaucratie folle. Voilà quelques une des mesures – politiques et structurelles – qui rendent la vie des Palestiniens et Palestiniennes extrêmement difficile dans la West Bank. Leur vie est contrôlée par un système ultra sophistiqué qui contraint leur liberté de mouvement, d’émancipation économique, de construction, ou tout simplement leur droit à une identité territoriale.

Je me suis ici permise de reprendre le terme de « calibrated chaos[1]» de la Professeure Julie Peteet, car il m’est apparu comme le plus juste pour décrire la situation générale de laquelle je suis témoin depuis mon arrivée à Bethlehem. L’incompréhension a été le premier sentiment auquel j’ai été confrontée à mon arrivée. Tout semble arbitraire, injustifié, non coordonné, et aléatoire. Ces termes ont une résonnance réelle dans le paysage des territoires occupés. Cela dit, il y a dans ce chaos un ordre établi que l’on apprend à discerner petit à petit, et qui structure de manière stricte et ordonnée le quotidien de la population palestinienne.

La première chose avec laquelle j’ai dû me familiariser pour essayer de comprendre les nombreux rejets d’entrée à Jérusalem au checkpoint 300, est le complexe système de permis établi par l’autorité israélienne. En effet, avoir le bon permis est le premier pas vers un semblant de liberté. Les Palestiniens et Palestiniennes de la West Bank possèdent une « green ID ». Ce permis est délivré par l’autorité palestinienne, mais n’est considéré comme valide qu’à partir du moment où les informations inscrites sur la carte d’identité sont enregistrées par l’autorité israélienne. Ce permis permet à ses détenteurs de se mouvoir « librement » à l’intérieur de la Cisjordanie. Ces derniers doivent cependant traverser les checkpoints chaque fois qu’ils veulent se rendre à Jérusalem ou en Israël, et cela uniquement s’ils ont préalablement obtenu un permis de l’autorité israélienne leur accordant un accès sur territoire israélien. Les différents permis existants sont les suivants : permis médicaux, permis de visites à des membres détenus dans des prisons israéliennes, permis pour se rendre au tribunal, permis pour des mariages ou des enterrements, permis pour une recherche d’emploi, permis pour des rendez-vous professionnels, et des permis permettant l’accès à Jérusalem lors des fêtes religieuses. Je n’entrerais pas ici dans les diverses conditions à remplir pour obtenir de tels permis, mais résumons par le fait qu’ils ne sont de loin pas un dû, et difficiles à obtenir.

De plus, les détenteurs d’une « green ID » ont l’interdiction de voyager à l’étranger en volant depuis l’aéroport Ben Gourion situé à Tel Aviv. Ils doivent se rendre à Amman, en Jordanie. Quel autre endroit du globe ne permet pas à ses habitant-e-s de voyager depuis leur propre pays ? Je n’ai pas trouvé. Là où ma confusion est encore quelque peu mise à l’épreuve est le manque de sécurité que l’obtention d’un permis garantit. Révocables à tout moment et sans explications, obtenir un permis n’est que le premier pas. Il reste encore un checkpoint et le bon vouloir d’un soldat israélien pour parvenir à mettre un pied sur le territoire israélien. Les permis sont constamment soumis et affectés par la situation politique générale, et leur attribution ou maintien vit au rythme des vacances juives, pendant lesquelles l’accès en Israël est tout simplement bloqué pour une période déterminée par le gouvernement israélien. Les permis de travail sont les plus courants. En effet, bien que les Palestiniens soient considérés comme de la main d’œuvre peu couteuse, les salaires restent tout de même plus élevés en Israël qu’en Palestine, ce qui pousse un grand nombre de résidents de la West Bank à s’y rendre quotidiennement malgré le cauchemar que traverser un checkpoint peut représenter. Le système régissant l’attribution des permis de travail est symptomatique de la politique asservissante et abusive que l’Etat d’Israël pratique dans ses territoires occupés. En effet, les travailleurs ne possèdent pas légalement leur permis. Il est propriété de leur employeur, qui peut dès lors les invalider quand il le souhaite. Dans la majorité des cas, les travailleurs et travailleuses ne sont pas notifié-e-s, et ne prennent connaissance de la situation que lorsqu’ils essaient de traverser le checkpoint. Des pantins, des pions sur l’échiquier structurel de l’Etat israélien : voilà ce que sont les travailleurs et travailleuses palestinien-ne-s qui se lèvent tous les matins à 3:30 dans l’espoir de franchir le tourniquet métallique leur donnant accès à un travail.

Article checkpoint - 21.05.2017, Bethlehem Checkpoint 300, sunrise at the checkpoint, Photo EAPPI, Florian
Lever du soleil sur le checkpoint 300 à Bethléem © EAPPI, 2017

Vient ensuite la « blue ID », qui est uniquement délivrée par les autorités israéliennes. Ses détenteurs ne sont en aucun cas considérés comme des citoyens de l’Etat d’Israël, mais plutôt comme des résidents « permanents » de Jérusalem-Est. Je mets le mot permanent entre guillemets, car rien ne pourrait être plus faux. En effet, la blue ID peut être révoquée si la personne la possédant quitte le pays pour plus de 7 ans, si elle obtient le droit de résidence ou la nationalité d’un autre Etat, si son centre de vie n’est pas Jérusalem, ou si la personne est déclarée être un danger pour la sécurité nationale. Il va sans dire que ces règles ne s’appliquent en aucun cas pour les hiérosolymitains et hiérosolymitaines de confession juive. Depuis 1967, soit l’annexion de facto de Jérusalem-Est, plus de 14’000 permis ont été révoqués, privant ainsi des hiérosolymitains de souche de vivre dans leur ville natale. La dernière catégorie est celle de la partie de la population possédant une « blue ID » et un passeport israélien. Ces documents sont délivrés aux Palestiniens et Palestiniennes habitant à l’intérieur des frontières israéliennes de 1948.

L’incursion dans l’explication un peu théorique du système des différents types de permis était nécessaire pour la compréhension plus générale du système de contrainte silencieuse que le pouvoir occupant exerce sur la population palestinienne. Cette contrainte est chaotique, mais ordonnée. L’Etat israélien empêche-t-il les Palestinien-ne-s de se rendre en Israël ? Non. Il leur suffit de demander un permis, et de traverser un checkpoint pour des raisons sécuritaires. Les empêche-t-il de voyager à travers le pays ? Non. Ils doivent juste prendre des routes alternatives à celles empruntées par les Israélien-ne-s (il va sans dire que les routes palestiniennes sont beaucoup plus longues et en piteux état). Empêche-t-il un travailleur avec un permis valide de traverser un checkpoint ? Non, mais il est 7 :45 et le permis ne commence qu’à partir de 8 :00. Ils ne volent que du temps diraient certains. Facile à dire quand on est maître du sien. La violence qui s’exerce ici n’est pas sanglante et ostensiblement visible. Nous sommes ici confrontés à une violence bureaucratique. Tout se dessine dans le bon permis, son inspection minutieuse, le bon numéro d’identité, le bon nom, le bon âge, le bon endroit, la bonne heure, et les attentes interminables que ce processus requiert. Cette violence a pour but de fatiguer psychologiquement les personnes qui la subissent, de les drainer, de les pousser à abandonner l’accomplissement de simples tâches, de rendre insupportables les situations les plus banales, comme celle de se rendre au travail par exemple. Elle est vicieuse, et a une apparence légale. Elle est réfléchie dans sa cruauté, et efficace dans son immoralité. Elle commence sur un bout de papier, et se concrétise par une myriade de tactiques d’attente forcée.

L’expropriation des terres et des ressources naturelles, comme l’eau, par l’Etat d’Israël sont aujourd’hui des faits incontestables, et sont considérés aux yeux de la communauté internationale comme des crimes en violation des droits humains les plus élémentaires. Mais comment montrer et prouver qu’Israël se rend aussi coupable d’un crime en expropriant la population palestinienne de son temps et de son énergie ? Preuve difficile à apporter en effet, ce qui est tout à l’honneur de l’intelligence machiavélique du système mis en place par Israël : rendre la vie de la population palestinienne misérable et insupportable sans que cela ne soit ni visible ni palpable. Là où néanmoins réside une faille dans ce système calibré et très travaillé est le rapport que par définition un régime colonial entretient avec le temps. Le propre d’un régime colonial est la séparation de deux dimensions spatio-temporelles distinctes. L’une viable, facile, moderne et civilisée pour la population occupante, et une autre, intemporelle et immobile, pour la population occupée[2]. En jouant avec cette notion de temps comme il le fait, l’Etat d’Israël dévoile malgré lui son régime colonisateur, et se rend de ce fait coupable d’un crime condamnable, car l’asservissement d’un peuple par un autre est définitivement une violation grave du droit international humanitaire.

Bethléem Team, avril-juillet 2017


Image à la Une: Checkpoint 300 à Bethléem, certains attendent, d’autres montent sur les barrières pour aller plus vite. © EAPPI, 2017


[1] « Stealing Time », Julie Peteet, in Middle East Research and Information Project, MER 281, Activism, Winter 2016.

[2] « Stealing Time », Julie Peteet, in Middle East Research and Information Project, MER 281, Activism, Winter 2016.

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